MALKA BRAUN

Il y a des hommes qui ont fait de leur dramatique histoire un enseignement.

En découvrant le témoignage de Malka et le Testament Philosophique de son père Sam Braun, humaniste et passeur de mémoire, on réalise l’importance du “devoir” de mémoire dans les écoles. Pour que l’histoire ne se reproduise pas, pour que les esprits des plus jeunes restent libres et critiques dans un monde où la violence et la peur de l’Autre sont  malheureusement toujours présentes …
À l’âge de 16 ans, Sam Braun est déporté à Auschwitz où il perd ses parents et Monique, sa plus jeune sœur.
Pendant plus de 40 ans, Sam n’osera pas parler des événements qui ont marqué sa vie à jamais. Invité à témoigner dans un collège, il prend conscience de l’urgence de transmettre et commence à raconter son histoire à des milliers d’élèves. Il faut connaître son passé pour être acteur de son présent.
Après le décès de son père, Malka devient à son tour un “témoin relais” et continue de rencontrer des élèves en s’appuyant sur Le Testament philosophique, un texte humaniste rédigé par son père sur le Pardon.
Une mission humaine et positive pour nous rappeler que nous sommes tous des “Enfants de Sam”.

Une belle occasion de réfléchir sur le pardon : Le Testament philosophique

267306_10151666518347829_1284186376_nIl y a soixante cinq ans se sont ouvertes, enfin, les portes d’un enfer où tant de compagnons sont morts après d’atroces souffrances, morts sans sépulture, morts que personne ne pleure car personne ne leur a survécu.

Soixante cinq ans ! C’est long soixante cinq ans, tu sais, mais à la fois c’est si court puisque le souvenir de tout ce que nous avons vécu là-bas, à Auschwitz, ne nous quitte jamais ! Tout ce qui maintenant est décrit dans les livres et appartient au passé, est notre présent quotidien. Si apparemment nous sommes tous redevenus des êtres normaux, nous ne le sommes que pour les autres car notre cœur ne cesse de saigner. Nos souffrances se sont un peu cicatrisées, mais la cicatrice qu’elles ont laissée reste pour nous si visible qu’elle nous fait encore bien mal, saigne souvent et même parfois pleure de grosses larmes de sang

C’est long, tu sais, soixante cinq ans, mais c’est si court quand on les vit toujours là-bas, en Haute Silésie où il faisait si froid.

Tu fus peut-être, toi qui m’entends, parmi ceux qui, à notre retour nous regardaient sans nous voir, nous entendaient sans nous écouter, n’avaient d’attention que pour les anciens résistants puisque pour toi nous n’étions que des « victimes civiles ». Certes nous n’avions pas, comme eux, combattu le nazisme, mais comme eux nous avions souffert mille morts et nos familles, tous ceux que nous adorions, nous ont été arrachés pour être assassinés par le gaz, comme on n’oserait même pas le faire pour des animaux nuisibles.

Là-bas, tu sais, nous étions tous les mêmes ! Nous avions tous tellement faim que nous marchions courbés comme des vieillards pour comprimer nos corps qui nous faisaient souffrir ; nous avions tous tellement froid avec nos vêtements légers de bagnard, que le vent qui soufflait tout le temps, nous glaçait jusqu’aux os ; nous avions tous tellement peur de la bestialité des SS et des kapos pour qui nous n’étions que des « stucks », des morceaux, que des sous-hommes, des « untermunshen », avec comme destin commun, celui de mourir après deux mois de ce régime innommable, ou de périr asphyxiés par le Zyclon B, dans une de leurs chambres à gaz.

Là-bas, tu sais, nous étions tous les mêmes ! Nous avons tous vu des corps souffrir, nous avons vu des corps mourir. Nous avons vu des kapos et des SS tuer pour le seul plaisir de donner la mort ou tuer, comme cela, pour s’occuper. Nous avons vu la bête, que certains hommes portent en eux, se déchaîner contre les autres, uniquement parce qu’ils pouvaient le faire, en toute impunité. Nous avons vu l’insoutenable. Nous avons vu l’incommunicable. Nous avons vu l’horreur. Nous avons vu l’épouvante. Nous avons même vu les yeux de la mort.

Là-bas nous étions tous les mêmes, tu sais et si certains d’entre nous ont été dès le retour, quelque peu oubliés, tout cela, maintenant, appartient au passé et nous pouvons enfin, d’une même voix, transmettre au monde notre message :

– Nous, anciens déportés des camps de concentration et d’extermination nazis, nous que l’organisation fasciste a piétinés, bafoués, humiliés, torturés, par l’espérance qui nous habitait – nous avons appris la valeur de la vie.

– Nous, que cette force aveugle, implacable, a voulu détruire en nous atteignant dans notre dignité, en souffrant mille morts – nous avons appris que l’intolérance animée par la haine poussée jusqu’à son paroxysme, pouvait ne connaître aucune limite.

– Nous qui avons été battus par la lâcheté de certains hommes rivalisant de violence devant les SS qui regardaient le spectacle avec indifférence ou perversité – nous avons appris la valeur de l’honneur.

– Nous qui étions entourés de pauvres malheureux, qui comme nous étaient faméliques à force d’avoir faim, morts-vivants que nous croisions dans les allées du camp, êtres aux mêmes visages, aux mêmes regards, aux yeux sans expression enfoncés bien loin dans leurs orbites, qui rêvaient de mondes lointains, de pays aux rivages impossibles – nous avons appris la valeur de l’amour.

– Nous qui avons assisté à la sinistre pendaison de nombreux compagnons – nous avons appris à vivre dans la douleur, leur détresse comme si elle était nôtre.

– Nous qui fumes témoins de la mort injuste de ceux qui étaient martyrisés non pour ce qu’ils avaient fait, mais pour ce qu’ils étaient, – nous avons appris à combattre le racisme et l’antisémitisme partout où il se terre, partout où il se cache.

– Nous qui partagions le martyr de tous ces résistants glorieux et souvent anonymes, de ceux qui avaient choisi de combattre l’arbitraire en sacrifiant leur vie pour le bonheur des autres – nous avons appris à lutter contre tous les totalitarismes.

– Nous pour qui chaque minute gagnée était une victoire pour la vie – nous avons appris le sens du combat et de la lutte pour la liberté.

– Nous qui ne parvenons pas à chasser définitivement de notre mémoire, malgré tous nos efforts, les images de l’enfer concentrationnaire – nous connaissons la force et les ravages de l’innommable barbarie.

– Nous qui supportions plus facilement notre propre souffrance que la souffrance des autres – nous avons appris la valeur de la fraternité.

– Nous, que l’idéologie nazie voulait déshumaniser en nous interdisant le simple droit de vivre, le simple droit d’exister, nous avons vaincu les bourreaux en glorifiant la vie.

– Nous tous, anciens déportés, qui en 1945, lors du retour des camps de la mort espérions pour nos enfants une vie exempte de barbelés, nous tremblons pour l’avenir de l’humanité devant le nombre sans cesse grandissant de miradors qui, comme des champignons vénéneux, poussent partout dans le monde.

 

Ayant appris la valeur de la vie qui doit être toujours plus forte que la mort, le danger des certitudes générant tous les fanatismes, le sens de la liberté et de la compassion pour tous ceux qui souffrent, le respect de la dignité que chacun doit à tous, seraient-ils nos plus grands ennemis, ayant appris la vertu de l’espérance, l’importance enfin de tous les êtres humains quels que soient leur culture, leur croyance et leur lieu d’origine, les anciens déportés des bagnes nazis, forts de leur expérience de vie, implorent tous les êtres de bonne volonté de se lever pour que tous ensemble, avec notre bâton de pèlerin comme seule arme et comme viatique, l’Amour de l’humanité, nous menions une chasse sans faiblesse à l’intolérance, au rejet de l’Autre du seul fait de sa croyance religieuse ou du lieu de son origine, pour venir un jour à bout de l’obscurantisme, du dogmatisme, de la violence et de la haine.

 

Bien que souvent tu hésites devant le chemin à prendre, bien que parfois tu t’aventures sur des routes dont la dangerosité nous inquiète, bien qu’il t’arrive de prêter une oreille complaisante au chant des sirènes de la violence et de la haine, ce message est pour toi, jeunesse sacrée, porteuse d’espérance, créatrice de la réalité de demain. Nos espoirs et nos rêves, maintenant t’appartiennent.

Dans peu d’années, nous tous, nous ne survivrons plus que dans le souvenir de ceux qui nous auront aimés et nous ne pourrons plus te prendre par la main pour t’aider à marcher en guidant tes pas hésitants. Tu seras seul, mon jeune ami, pour découvrir ta voie. Puisse faire ton destin qu’elle soit dans l’éthique de tout ce que nous aurions aimé avoir encore le temps de t’expliquer

Que tu deviennes ouvrier, ingénieur, membre d’une profession libérale ou éducateur de jeunes enfants, ta vie se construira sur le passé des hommes, sur celui des morts sous la mitraille ou dans les chambres à gaz, sur celui de ceux qui ont sacrifié leur futur pour le bénéfice de ton présent, pour que tu aies le bonheur de vivre dans un monde de tolérance et de liberté. Héritière de ce passé tu devras le restituer à ceux qui te succéderont afin que notre petite planète sur laquelle il pourrait faire si bon vivre, puisse un jour devenir la Terre des Hommes

Sam Braun

Pour l’Union des Déportes d’Auschwitz et des camps de Haute Silésie

Hôtel de Ville de Paris – 24 Janvier 2010
Plus d’infos :

Le livre de Sam Braun : Personne ne m’aurait cru alors je me suis tu, Éditions Albin Michel

La pièce de théâtre de Patrick Olivier tirée du livre de Sam Personne ne m’aurait cru alors je me suis tu, représentée au théâtre de l’Épée de Bois. 

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